L’escroc a sévi de Genève à Hollywood

 

Quand il ne se faisait pas appeler Rockefeller, il se faisait parfois passer pour un Suisse. Mais c’est aux Etats-Unis
que Christophe Rocancourt est devenu une vedette de fait divers. Récit d’une incroyable épopée.


Par Arnaud Bédat - 9 mai 2001
photos: Swiss Press, A. Magnani / Gamma, Don Camp, BCTV / Gamma

Tour à tour, au gré des interlocuteurs, il est boxeur, producteur, agent immobilier, financier, coureur automobile, agent du FBI, peintre. Il se dit Suisse ou parfois Belge. Il revendique aussi des filiations avec le producteur Dino de Laurentiis ou la dynastie Rockefeller et proclame avec assurance qu’il est un des meilleurs amis de Bill Clinton et très proche de la famille royale d’Angleterre. Mais Christophe Rocancourt, 33 ans, beau gosse BCBG, est surtout un «entourloupeur» de première et un beau parleur qui a compris mieux que quiconque les profits que l’on peut tirer de la crédulité humaine. Plus c’est gros, plus ça marche. Et il en est l’éclatante démonstration.


La juste fin d’une cavale dorée
Le 26 avril dernier, Christophe Rocancourt est arrêté à Victoria, près de Vancouver.


Dans son style, c’est un personnage de roman. Et sans doute le futur héros d’un film à la sauce made in Hollywood. Les téléspectateurs de CNN ou d’ABC News connaissent désormais tous les détails de son incroyable épopée délictueuse à travers les Etats-Unis. Il faut bien reconnaître que tous les ingrédients sont réunis dans son histoire pour tenir le public en haleine. Tout est démesuré dans l’itinéraire de Christophe Rocancourt. La frime, les soirées, les top models, les belles voitures. On le croise avec la jet-set hollywoodienne. Il fréquente notamment Mickey Rourke et, dit-on, Jean-Claude Van Damme, avec lesquels il aurait été un temps en affaires. Il a utilisé une dizaine d’identités différentes, comme Christopher Rockefeller, Christopher Fabien Ortuno, Christopher Lanencourt… Marié à un ancien top de Playboy d’origine philippine, Pia Maria Reyes, dont on peut se régaler des images dénudées sur le net, ce séducteur mène grand train. Il roule en Ferrari, descend au Beverly Whilshire Hotel, celui de Richard Gere et Julia Roberts dans Pretty Woman, où il loue une suite à l’année. Son truc pour appâter les gogos? Repérer, le plus souvent dans des soirées mondaines, les futures proies qui ont un rapide besoin d’argent: «Je te trouve la somme que tu cherches grâce à X ou Y, mais je prends 10%.» La commission est évidemment versée, aveuglément, avant même que l’argent promis arrive, et l’aigrefin s’envole vers d’autres aventures… Un système éprouvé qu’il répète à l’infini et qui fonctionne sous toutes les latitudes, de Los Angeles à New York. Et, même en Thaïlande, il échafaude un projet immobilier si crédible qu’il est reçu comme un nabab. Son palmarès, selon le FBI, se chiffrerait à «plusieurs millions de dollars».


 Premières combines

Né à Honfleur (Normandie), abandonné par sa mère, un père maçon à Lisieux, l’adolescence de Christophe Rocancourt est faite d’une suite de petites escroqueries. En 1991, il débarque à Los Angeles, du rêve américain plein la tête. Ses premières combines ne volent pas haut, mais le personnage a de la suite dans les idées et beaucoup d’ambition. Du misérable motel de ses débuts, il passe vite aux cinq-étoiles feutrés. En 1993, il est arrêté à Dallas pour avoir écoulé de faux jetons dans un casino de Las Vegas. On s’aperçoit qu’il est recherché par la Suisse qui a émis un mandat d’arrêt international. Extradé à Genève, il ne passera que quelques mois derrière les barreaux. Avant d’être relaxé par le juge Daniel Dumartheray. Pas de preuve: on le soupçonne d’avoir joué deux ans plus tôt le rôle de guetteur dans le hold-up de la bijouterie Bucherer à la rue du Mont-Blanc, mais on n’arrive pas à le confondre. Il est libéré. «Je n’ai été en face de lui que quelques minutes dans le bureau du juge d’instruction, se souvient Maaike van Putten, l’employée du magasin qui avait été prise en otage. Lors de la confrontation, j’ai dit que je ne l’avais pas vu ce jour-là dans la bijouterie, mais il pouvait très bien être dehors. Rocancourt avait alors été malpoli et arrogant, il avait bondi: «Voyez, je vous avais bien dit que je n’ai jamais vu cette femme!» On m’a dit ensuite qu’il avait écoulé une partie du butin, notamment des Rolex, aux Etats-Unis. Je n’ai jamais compris pourquoi on l’avait relâché.»


Mickey Rourke, ancien boxeur et interprète du sulfureux «Neuf semaines et demie», a assidûment fréquenté l’escroc français.


«Je ne me considère pas comme un criminel, je vis avec mon imagination», lâche crânement le fugitif à un journaliste du New York Times qu’il appelle en pleine nuit au téléphone durant sa cavale. Mais le vent va tourner. Jeudi 26 avril dernier, des policiers débarquent dans un petit hôtel de Victoria, près de Vancouver, en Colombie-Britannique. Leur info était bonne: Christophe Rocancourt y séjourne bien avec son épouse et son bébé. Il est aussitôt arrêté. Selon la Gendarmerie royale du Canada, il est sous le coup d’accusations de meurtre aux Etats-Unis ainsi que de menaces proférées envers un enquêteur, de même que non-paiement d’une caution de 175 000 dollars. En 1997, en effet, arrêté en Californie pour des délits mineurs – faux passeport et possession d’arme –, il avait été libéré sous caution mais avait pris le large sans régler l’addition.


 Agression sexuelle

Le Canada, pour sa part, l’accuse aujourd’hui de fraude à l’endroit d’un couple d’entrepreneurs de Vancouver qu’il aurait délesté de 163 000 dollars américains. Il est aussi accusé d’agression sexuelle sur une jeune femme qu’il aurait séduite en se faisant passer pour un agent du FBI, puis agressée sexuellement et menacée de mort si elle parlait. Des accusations «scandaleuses» selon l’avocat Tim Russel qui aura en vain essayé d’obtenir la libération sous caution de Christophe Rocancourt la semaine dernière en allant jusqu’à s’engager lui-même à payer les frais de garde surveillée de son client.
Un «embobineur» pareil restera-t-il longtemps derrière les barreaux outre-Atlantique ou réussira-t-il une fois encore à passer entre les mailles du filet? Une seule chose est sûre: Christophe Rocancourt ne reviendra pas de sitôt en Suisse. Libéré à Genève de toute accusation, il a tout de même été interdit d’entrée jusqu’en… 2016.


La preuve par le faux
Christophe Rocancourt n’hésitait pas à signer les livres d’or du nom de Rockefeller, l’un de ses nombreux pseudonymes.



Et encore sur le net...


L'avis de recherche officiel de Christopher Rocancourt (et tous ses pseudos) et de ses complices:
>>> http://www.directme.to/chris

Le dossier de CourtTV, chaîne américaine spécialisée dans les affaires criminelles et juridiques:
>>> http://www.courttv.com/onair/shows/mugshots/indepth/rocancourt.html

Un article d'ABC News, célèbre network US:
>>> http://abcnews.go.com/onair/2020/Primetime_fakerockefeller_feature.html

CourtTV: à télécharger, l'accusation contre "Christopher Rockefeller" (19 pages):
>>> http://www.courttv.com/onair/shows/mugshots/indepth/rocancourt_docs/indictment1.html

Les "honneurs" de "Vanity Fair" pour l'escroc français en janvier 2001:
>>> http://users.rcn.com/subtleny/Chris/vanity.html

Et aussi dans "People", avril 2000:
>>> http://users.rcn.com/subtleny/Chris/people.html

Article du "Vancouver Sun" avec une interview de Pia Reyes, 2 mai 2001:
>>> http://www.vancouversun.com/newsite/news/010502/5017594.html